Sebastian CIFUENTES

L’ARC-EN-FORÊT : de Bogota à Paris

Du 18 février au 30 mars 2013, la Galerie BE-ESPACE accueille pour la première fois l’artiste colombien Sebastian Cifuentes. En une vingtaine de tableaux-sculptures, sa série ARBRES s’aventure dans des forêts de couleurs. Formes sinueuses, branches enchevêtrées, elles se font jungle. Chemins ouverts, halos de lumière, elles se métamorphosent en clairière. Et, toujours, nous invitent à pénétrer leur mystère.

Sebastian Cifuentes oscille entre culture occidentale et culture indigène. Sa peinture aussi. De cette dualité, il fait sa force. Comme habité, en permanence, du féminin : la mère-terre (pachamama) et du masculin : en référence aux grandes figures de la mythologie (Hercule, le Centaure…). Avec sa série ARBRES, il parcourt le carnet de voyages pictural de sa découverte des forêts tropicales. Il trace son chemin vers les couleurs, en moins narratif, moins figuratif. Dans sa forêt végétale, urbaine ou psychique, c’est d’abord le mystère, l’inconnu qui gouverne. Entre la peur et l’envie de pénétrer ces univers.

Les forêts de Cifuentes – qu’il appelle aussi jungles  - sont peuplées d’arbres de vie, de chemins enchevêtrés, de problématiques à démêler. À première vue, on ne distingue rien. Mais l’œil s’habitue. Il traverse les enfilades d’arbres comme guidé à travers des couches, des étapes successives. Flamme intérieure ou clairière-oasis, les pinceaux de l’artiste l’aident à dessiner sa voie, d’une  métaphore sur l’environnement à une parabole de l’inconscient.

Les couleurs se teintent d’une saison ; des quatre aussi parfois dans une même œuvre. Au fond, l’hiver, bleu nuit, violet intense. On se rapproche, la palette automnale des roux dévore les verts feuillages. Enfin, le premier plan irradie de lumière : jaunes incandescents sous le soleil de l’été. Et Cifuentes signe son arc-en-ciel de couleurs sylvestres, son arc-en-forêt, revisité pop-art ou dripping à la Pollock. 

Pour la technique : plusieurs plaques de métal reliées par des boulons. Peintures acryliques, vernis et résines rivalisent de luminosité, de texture. Formes découpées à la scie sauteuse, la fraise électrique, au plus près de l’organique. Les silhouettes des arbres se détachent, donnent reliefs et profondeurs. Elles s’ouvrent comme un rideau de théâtre sur l’orée des bois, l’aura d’un vivre ensemble.

Accrochés au mur ou posés au sol, les tableaux-sculptures se révèlent en toute spatialité. Chacun porte un nom, rarement innocent : Rencontres, Communauté, Perspectives, Génération… On est toujours à la lisière de l’humain, entre l’individu et le groupe, l’ancestral et l’avenir. Enraciné dans ses origines comme dans la nature, Cifuentes puise son inspiration à une source qui se régénère sans cesse : « on fait des racines tout le temps, on en construit de nouvelles, elles se nourrissent des choses ». La prise de conscience écologique se double d’une expression artistique oxygène.

L’artiste travaille également ses ARBRES sur toile. Là, il s’intéresse plus aux détails d’une branche, à la beauté d’une « petite chose ». Il mêle acryliques et vernis, joue du couteau pour trouver ses effets de texture. À la recherche de vibrations, il confronte les couleurs complémentaires, les juxtapose. Pures ou mélangées, la primeur est toujours donnée au dialogue chromatique.   

Sebastian Cifuentes naît en 1977 à Bogota (Colombie). Il étudie les arts plastiques à l’Université Jorge Tadeo Lozano et s’intéresse à la sculpture, bien avant la peinture. Il possède un goût indéniable pour la matière : il la triture, la façonne, se l’approprie. Naturelle ou plastique - argile, résine, silicone - il en attend du malléable comme des résistances, pour affiner ou renforcer son propos artistique. Toujours en quête de substances originales, il s’attaque à celles qui le rebutent. Végétarien, il va même jusqu’à créer des lipo-sculptures en graisse animale. En 1999, il obtient le  Prix Philips et dès les années 2000 commence à exposer en Colombie. Très vite, son art traverse les frontières : États-Unis, Europe… puis la France. Il participe à de nombreux salons internationaux, notamment au Grand Palais à Paris, où il s’installe définitivement en 2009.

Pour Cifuentes, il y a toujours un sens, un engagement. Son message est politique ou simplement citoyen, face à une situation, une injustice, un contexte économique. S’il utilise le goudron comme peinture, c’est pour témoigner des exils forcés, des fuites devant les violences de la population colombienne. Quant à sa sculpture « I love you » de cubes multicolores, elle n’est pas sans rappeler une certaine Tour de Babel. Le monde, les êtres sont fragmentés : mais le défi de l’artiste reste de les réunir, dans cet équilibre précaire à parfaire qu’est l’humanité.